Pourquoi nous avons choisi de reprendre plutôt que de repartir de zéro
Notre première acquisition marque le début de Boring Cashflow et illustre notre manière de reprendre une entreprise pour la faire durer.
Pendant longtemps, je pensais qu'entreprendre signifiait créer et traverser la vallée de la mort.
Partir d'une idée, construire quelque chose qui n'existait pas, trouver les premiers clients et essayer progressivement d'en faire une entreprise.
C'est comme cela que j'ai appris à entreprendre.
Avec la startup Bizco, nous sommes partis de zéro. Pas de clients, pas de produit installé, pas de marque... Rien.
Il a fallu construire chaque morceau, un par un.
Pendant des années, je n'ai jamais vraiment remis ce modèle en question. Quand je pensais à entreprendre, je pensais naturellement à la prochaine chose que j'allais créer.
Puis mon regard a changé.
J'ai commencé à m'intéresser davantage aux entreprises qui existaient déjà.
Pas nécessairement les plus innovantes. Souvent même l'inverse.
Des entreprises installées depuis quinze ou vingt ans, avec des clients, des salariés, un savoir-faire et un modèle économique qui avait déjà traversé plusieurs cycles.
Et je me suis posée une question assez simple :
Est-ce que j'avais vraiment envie de repartir de zéro ?
La réponse était NON.
Et pas pour une raison théorique. J'avais déjà connu le zéro.
J'avais connu les années de vaches maigres, celles où l'entreprise existe mais n'a pas encore atteint le point où tout commence réellement à fonctionner ensemble.
Dans l'entrepreneuriat, on parle souvent de la « vallée de la mort ».
Je trouve l'expression assez juste.
C'est cette période entre le moment où l'on décide de construire quelque chose et celui où cette chose devient suffisamment solide pour tenir réellement sur ses jambes.
Il faut construire le produit, trouver les premiers clients, gagner leur confiance, recruter, corriger ce qui ne fonctionne pas, recommencer.
Le problème est qu'on ne sait jamais vraiment combien de temps cette vallée va durer.
Un an ? Trois ans ? Cinq ans ?
Avec le recul, je suis heureuse de l'avoir traversée une première fois avec Pierre. Elle m'a probablement appris davantage sur l'entrepreneuriat que beaucoup d'autres expériences.
Mais je ne me voyais pas volontairement reprendre exactement le même chemin. Pas parce que je ne voulais plus entreprendre.
Au contraire.
Je n'avais simplement plus envie que les prochaines années soient consacrées à recréer une nouvelle fois tout ce que nous avions déjà mis des années à construire.
Et c'est à ce moment-là que j'ai commencé à regarder différemment les entreprises existantes.
Une PME de vingt ans a déjà traversé sa vallée de la mort.
Ses clients existent.
Ses fournisseurs la connaissent.
Ses salariés connaissent leur métier.
Son produit ou son service a trouvé son marché.
Elle a déjà survécu à des erreurs, probablement à quelques crises, à des concurrents et parfois à plusieurs générations de technologies.
Cela ne veut évidemment pas dire qu'elle est sans risque.
Mais le risque n'est plus le même.
Et plus j'y réfléchissais, plus je trouvais étrange que nous soyons prêts à consacrer plusieurs années à recréer ce que quelqu'un avait déjà passé vingt ans à construire.
Simplement parce que nous avions appris que l'entrepreneur était celui qui créait.
Je ne suis plus certaine que ce soit vrai, surtout quand on voit le nombre de réussite de startup française.
Je pense aujourd'hui que créer et posséder sont deux disciplines différentes.
Créer consiste à faire fonctionner quelque chose qui n'existe pas encore.
Posséder consiste à comprendre pourquoi quelque chose fonctionne déjà.
Et la seconde me paraît beaucoup plus difficile qu'elle n'en a l'air.
Parce qu'une entreprise de vingt ans contient énormément de choses qu'aucun audit ne fera complètement apparaître.
Un salarié que tous les clients demandent.
Une relation fournisseur construite depuis quinze ans.
Une manière particulière de travailler.
Un dirigeant qui prend chaque jour dix petites décisions sans même avoir conscience de leur importance.
Tout cela a de la valeur.
Et tout cela peut également disparaître très rapidement si le nouveau propriétaire arrive avec la conviction qu'il sait déjà ce qu'il faut améliorer.
Je pense de plus en plus que, dans une entreprise qui fonctionne, savoir ce qu'il ne faut pas changer est peut-être aussi important que savoir ce qu'il faut améliorer.
C'est en partie pour cela que nous avons choisi de reprendre plutôt que de repartir de zéro.
Je ne pense pas que reprendre soit une version plus facile de l'entrepreneuriat.
C'est simplement une autre manière de choisir où nous voulons mettre notre énergie.
Je préfère aujourd'hui consacrer les prochaines années à comprendre, posséder et faire durer des entreprises qui ont déjà démontré leur utilité plutôt qu'à retraverser volontairement une nouvelle vallée de la mort.
C'est le point de départ de Boring Cashflow.
Nous cherchons des entreprises rentables, relativement simples à comprendre et que nous pourrions avoir envie de conserver longtemps.
Cette dernière partie compte beaucoup pour moi.
Je trouve assez étrange d'acheter une excellente entreprise en réfléchissant dès le premier jour à la manière dont on pourra la revendre.
Si une entreprise est vraiment excellente, pourquoi vouloir s'en séparer ?
Je préfère poser une autre question :
Est-ce que nous serions heureux de posséder encore cette entreprise dans vingt ans ?
Pour l'instant, c'est une conviction.
Pas une conclusion.
Au moment où j'écris ces lignes, Boring Cashflow n'a encore réalisé aucune acquisition.
Nous allons maintenant confronter cette manière de penser au terrain.
Nous allons certainement regarder des entreprises que nous pensions aimer et changer d'avis après les avoir rencontrées.
Nous allons probablement nous enthousiasmer trop vite pour certaines.
Nous allons en laisser passer d'autres.
Et il est tout à fait possible que la première entreprise que nous finirons par acheter ne ressemble pas exactement à celle que nous imaginons aujourd'hui.
C'est aussi pour cela que je commence ce Handbook maintenant.
Je pourrais attendre quelques années et raconter ensuite pourquoi toutes nos décisions étaient parfaitement logiques.
Mais ce ne serait pas très fidèle à la réalité.
Je préfère écrire ce que nous pensons au moment où nous le pensons.
Pendant que nous pouvons encore avoir tort.
C'est tout pour aujourd'hui.
Éli
